Le mathématicien belge Pierre Deligne, déjà médaille Fields en 1978 vient de recevoir de l’académie norvégienne des Sciences et des Lettres, le prix Abel de mathématiques 2013 pour ses travaux en géométrie algébrique. Cette discipline initiée par René Descartes et Pierre de Fermat fut modernisée au 20 e siècle par le trio Alexander Grothendieck, médaille Fields en 1966, Jean Alexandre Dieudonné, Michel Serres. Pierre Deligne, à un moment donné de sa quête existentielle travailla avec Grothendieck, ce  génie apatride devenu ermite en France. 

Le mathématicien Alexandre Grothendieck réfléchit sur son métier et sur la science dans un ouvrage apocalyptique :

 » RECOLTES ET SEMAILLES Réflexions et témoignage sur un passé de mathématicien

par Alexandre GROTHENDIECK  

 

Vous y trouverez des révélations sur sa filiation  galoisienne :

   » Il semblerait bien qu’en tant que serviteur d’une vaste vision unificatrice née en moi, je sois « unique en mon genre » dans l’histoire de la mathématique de l’origine à nos jours. Désolé d’avoir l’air de vouloir me singulariser plus qu’il ne paraît permis! A mon propre soulagement, je crois pourtant discerner une sorte de frère potentiel (et providentiel!). J’ai déjà eu tantôt l’occasion de l’évoquer, comme le premier dans la lignée de mes « frères de tempérament » : c’est Evariste Galois. Dans sa courte et fulgurante vie , je crois discerner l’amorce d’une grande vision – celle justement des « épousailles du nombre et de la grandeur », dans une vision géométrique nouvelle. J’évoque ailleurs dans Récoltes et Semailles comment, il y a deux ans, est apparu en moi cette intuition soudaine : que dans le travail mathématique qui à ce moment exerçait sur moi la fascination la plus puissante, j’étais en train de « reprendre l’héritage de Galois ». Cette intuition, rarement évoquée depuis, a pourtant eu le temps de mûrir en silence. La réflexion rétrospective sur mon œuvre que je poursuis depuis trois semaines y aura sûrement encore contribué. La filliation la plus directe que je crois reconnaître à présent avec un mathématicien du passé, est bien celle qui me relie à Evariste Galois. A tort ou à raison, il me semble que cette vision que j’ai développée pendant quinze années de ma vie, et qui a continué encore à mûrir en moi et à s’enrichir pendant les seize années écoulées depuis mon départ de la scène mathématique – que cette vision est aussi celle que Galois n’aurait pu s’empêcher de développer, s’il s’était trouvé dans les parages à p. P64 ma place, et sans qu’une mort précoce ne vienne brutalement couper court un magnifique élan. Il y a une autre raison encore, sûrement, qui contribue à me donner ce sentiment d’une « parenté essentielle »  – d’une parenté qui ne se réduit pas au seul « tempérament mathématique », ni aux aspects marquants d’une œuvre. Entre sa vie et la mienne, je sens aussi une parenté de destins. Certes, Galois est mort stupidement, à l’âge de vingt-et-un ans, alors que je vais, moi, sur mes soixante ans, et bien décidé à faire de vieux os. Cela n’empêche pourtant qu’ Evariste Galois est resté de son vivant, tout comme moi un siècle et demi plus tard, un « marginal » dans le monde mathématique officiel. Dans le cas de Galois, il pourrait sembler à un regard superficiel que cette marginalité était « accidentelle », qu’il n’avait tout simplement pas eu le temps encore de « s’imposer » par ses idées novatrices et par ses travaux. Dans mon cas, ma marginalité, pendant les trois premières années de ma vie de mathématicien, était due à mon ignorance (délibérée peut-être…) de l’existence même d’un monde des mathématiciens, auquel j’aurais à me confronter; et depuis mon départ de la scène mathématique, il y a seize ans, elle est la conséquence d’un choix délibéré. C’est ce choix, sûrement, qui a provoqué en représailles une « volonté collective sans failles » d’effacer de la mathématique toute trace de mon nom, et avec lui la vision aussi dont je m’étais fait le serviteur. Mais au delà de ces différences accidentelles, je crois discerner à cette « marginalité » une cause commune, que je sens essentielle. Cette cause, je ne la vois pas dans des circonstances historiques, ni dans des particularités de « tempérament » ou de « caractère » (lesquels sont sans doute aussi différents de lui à moi qu’ils peuvent l’être d’une personne à une autre), et encore moins certes au niveau des « dons » (visiblement prodigieux chez Galois, et comparativement modestes chez moi). S’il y a bien une « parenté essentielle », je la vois à un niveau bien plus humble, bien plus élémentaire. J’ai senti une telle parenté en quelques rares occasions dans ma vie. C’est par elle aussi que je me sens « proche » d’un autre mathématicien encore, et qui fut mon aîné : Claude Chevalley. Le lien que je veux dire est celui d’une certaine « naïveté », ou d’une « innocence », dont j’ai eu occasion de parler. Elle s’exprime par p. P65 une propension (souvent peu appréciée par l’entourage) à regarder les choses par ses propres yeux, plutôt qu’à travers des lunettes brevetées, gracieusement offertes par quelque groupe humain plus ou moins vaste, investi d’autorité pour une raison ou une autre. Cette « propension », ou cette attitude intérieure, n’est pas le privilège d’une maturité, mais bien celui de l’enfance. C’est un don reçu en naissant, en même temps que la vie – un don humble et redoutable. Un don souvent enfoui profond, que certains ont su conserver tant soit peu, ou retrouver peut-être…On peut l’appeler aussi le don de solitude.

 Récoltes et Semailles, pP63

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