1. Introduction.La critique est aisée, et l’art est difficile“, attire, Philippe Néricault dit Destouches, notre attention. Nous en convenons. Critiquer n’est pas censurer. La critique dissout le dogmatisme de l’entendement. Elle introduit la discussion face l’absoluité de la pensée. L’esprit critique, haro sur l’esprit de critique, participe de l’émulation intellectuelle . Notre approche est une critique de l’esprit du livre (1) du Professeur Mavouangui. La philosophie classique allemande depuis Kant jusqu’à Marx, en passant par Hegel, demeure une pierre d’achoppement dans la trajectoire de tout penseur scientifique. Celui-ci ne peut en faire l’économie. L’épistémologie des mathématiques contemporaines est entachée de l’œuvre de Kant. La philosophie critique est une propédeutique à l’abstraction scientifique.

2. L’édition. L’ouvrage du Professeur Mavouangui imprimé par le procédé offset, offre une durée de vie plus longue que les ouvrages fabriqués avec le procédé numérique. Il mérite son prix de vingt trois euros en Occident. Le Professeur Mavouangui David est enseignant à l’université nationale Marien Ngouabi de Brazzaville, au département de philosophie. En Afrique les étudiants sont souvent démunis. Au Congo-Brazzaville, accéder au livre est un investissement onéreux. L’éditeur aurait dû adapter son prix au coût de la vie locale. L’ouvrage contient 162 pages dont 158 en papiers bouffants. Il prend place dans la collection Germod (Groupe d’études et de Recherches sur la Modernité) des éditions PAARI. Ce groupe est conjointement dirigé par le Professeur Mavouangui et le Professeur Abel Kouvouama.

3. Koenigsberg, patrie de Kant. Emmanuel Kant naquit à Koenigsberg en 1724, travailla et mourut dans la même ville en 1804. Naguère capitale de l’Est du Royaume de la Prusse (l’embryon de l’ancien Empire allemand), Koenigsberg fut conquit par les Russes à la fin de la seconde guerre mondiale et, rebaptisée en 1946 Kaliningrad ; du nom de Mikhail Ivanovitch Kalinine, homme politique soviétique (1875 – 1946), un des fondateurs du journal soviétique, La Pravda. Koenigsberg fut le lieu de naissance du mathématicien Heinrich Kühn (1690 – Danzig, 1769), initiateur des nombres imaginaires selon J. Hoüel, du compositeur Hoffmann Ernst T. W. A. (1776-1822), du mathématicien David Hilbert (1862- Göttingen, 1943). Cette ville avait été honorée par le mathématicien suisse Euler en résolvant le fameux problème des sept ponts de Koenigsberg. Aujourd’hui, si vous consultez la géographie de cette partie du monde, Kaliningrad, ouverte sur la mer baltique, est devenue une enclave russe coincée entre la Lituanie et la Pologne. L’Allemand du jeune Kant fut-il teinté du vieux prussien, parlé par les Borusses, devenus les Prussiens par la loi de Grimm ?

4. Structure de l’ouvrage. Le corps de l’ouvrage est composé d’une première partie traitant de la philosophie critique de Kant ; d’une deuxième partie portant sur le choix de textes. Ce découpage pose un problème pédagogique majeur : Comment maîtriser avant toute matière l’esprit kantien ? L’esprit kantien est une collusion entre dogmatisme et scepticisme, entre un manque d’esprit critique et un excès de doute ; le criticisme kantien est une collision entre un empirisme au sens de Hume et un innéisme de souche Platon. La première partie est constituée d’une introduction suivie de trois chapitres puis d’une conclusion. L’introduction traite de la vie et succinctement de l’œuvre de Kant.

4.1. Le projet de Kant. Le premier chapitre traite du projet de Kant. Kant fut influencé par les mathématiques et la physique de l’époque newtonienne. La métaphysique par contre est restée à un stade empirique. Le projet de Kant est de fonder rationnellement la métaphysique, l’élever au rang des sciences. “L’intention de Kant […] n’est pas de préparer un procès pour ruiner et calomnier la métaphysique en vue de son effondrement définitif […]”(D. Mavouangui, op., cit., p. 25). Kant va user de la méthode critique comme instrument “ pour montrer comment la raison légifère dans la nature, c’est-à-dire dans la connaissance ” (D. Mavouangui, op. cit. p. 19). Le projet de Kant est “[…] un tribunal de la raison humaine qui amène à la connaissance de soi-même, sa propre mise en question en vue d’une activité intelligible et pratique” (D. Mavouangui, op., cit., p. 25).

4.2. Critique de l’empirisme de David Hume. Dans le deuxième chapitre, “Critique et métaphysique” David Mavouangui expose la méthode critique. Il analyse comment Kant dépasse l’empirisme de David Hume. L’empirisme est une manière de penser selon laquelle nos idées sont le produit de l’expérience sensible. “ La première fois, dit Hume, que l’homme vit deux objets se communiquer par impulsion causale, comme dans le jeu de billard, il ne put conclure à la connexion de ces deux objets mais à la conjonction, c’est-à-dire une rencontre accidentelle contingente fortuite. Par la suite après plusieurs observations de cas de cette nature, il prononce à la connexion nécessaire et causale des deux objets.” (2). Hume continue : “Quelle altération s’est produite entre le moment où l’homme découvre la conjonction constante et celui où il établit la connexion causale, d’où vient cette idée nouvelle de connexion ? ” Hume répond : “ Ces évènements sont liés dans son imagination et qu’il faut prédire l’existence de l’un d’après l’apparition des autres évènements. Chaque fois que je vois le choc des deux boules je vois simplement le contact des boules et par la suite le principe de causalité se fait jour. Dans ce sens, rien n’est dans l’esprit qui n’ait été d’abord dans l’expérience sensible. Nos idées sont des dérivées de la réalité matérielle et les relations entre ces idées sont dérivées des relations réelles entre choses matérielles. L’empirisme énonce le principe de causalité par l’observation du choc de deux boules et des mouvements communicants. C’est en voyant se répéter plusieurs fois le même phénomène qu’apparaît en nous le schéma intellectuel de la causalité, dégagé par l’expérience nous a permis par habitude d’établir des principes, des lois ” (Xantippe, ibidem). La critique de l’empirisme de Hume chez Kant ne porte pas sur l’expérience. Elle se place au niveau de l’interprétation : Comment l’expérience fournit-elle à un certain moment la possibilité du passage de la simple conjonction à l’idée nouvelle d’une connexion logique ? Si l’expérience se répète toujours identique à elle-même, nous pouvons conclure à la possibilité d’une conjonction probable du mouvement, mais l’expérience ne nous fournit pas l’idée même d’une connexion logique. L’expérience nous permet l’occasion d’acquérir l’idée de conjonction, mais le progrès essentiel, c’est-à-dire la sensation de construction de l’idée de connexion logique semble produite par l’esprit. L’expérience ne rencontre que de la conjonction. Il n’y a pas d’idées mais des faits dans l’expérience. L’empirisme explique la conjonction mais n’explique pas la connexion. L’empirisme suppose l’éducation de l’esprit au contact de l’expérience. Mais il n’explique pas pourquoi et comment se fait le contact de l’expérience. L’empirisme est un essai de description de la genèse de l’esprit mais n’est point une explication ; par conséquent il décrit les modalités de la genèse de l’esprit mais reste muet quant à l’invention.

4.3. Structures de la connaissance humaine.

4.3.1. L’Esthétique transcendantale. Le titre exact est Connaissance et Pensée. Dans cette section David Mavouangui pénètre le cœur de la philosophie critique de Kant telle qu’elle est exposée dans Critique de la raison pure. Pour la développer nous nous référons aux structures de la connaissance humaine exposées par Gustave A. Wetter (3). Les deux facultés de la connaissance sont la sensibilité et l’entendement. L’esthétique transcendantale traite de la sensibilité. Elle part précisément de la sensation. Celle-ci, explique Gustave Wetter, “est le résultat de l’action des objets extérieurs sur nos organes des sens…qui sont les seuls canaux par lesquels le monde extérieur fait son entrée dans notre conscience. Qui ne sent rien ne connaît rien et ne comprend rien ” (Gustave Wetter, op. cit, p. 569). On retrouve le même mode de connaissance dans L’inscription de Shabaka (Chapitre 56), la vue, l’ouïe, le toucher, organes sensoriels à travers lesquels le monde est perçu immédiatement (4). “On nomme empirique toute intuition qui se rapporte à l’objet par le moyen de la sensation. L’objet indéterminé d’une intuition empirique s’appelle phénomène.” (Kant, Critique de la raison pure). “La perception poursuit, Gustave Wetter, donne à l’homme la connaissance d’une chose comme d’un objet total avec les particularités, propriétés et relations qui lui sont propres (Gustave Wetter, op. cit., p. 570). “La représentation est l’élément de liaison entre la perception sensible et le concept. A la différence de la sensation, elle n’est plus aussi immédiatement dépendante de l’objet qui tombe sous les sens car la présence de l’objet n’est plus nécessaire” (Gustave Wetter, op. cit., p. 571). L’espace et le temps sont les intuitions fournies par la sensibilité. Le temps sert de fondement aux phénomènes intérieurs, tandis que l’espace est limité aux phénomènes extérieurs ; ces derniers sont ensuite intuitionnés dans le temps et par-dessus le marché y sont représentés intérieurement. D’où cette définition kantienne des mathématiques prégnante chez le Néerlandais Jan Brouwer : “La capacité de l’homme de relier les évènements dans son esprit, de voir les séquences et la répétition des séquences dans le temps ” (5). Karl Marx, Lénine et toute la lignée des matérialistes ont été influencés par le kantisme lorsqu’ils fondent l’économie politique sur la méthode de l’abstraction scientifique ou lorsqu’ils définissent la matière : “La matière est une réalité objective, existant indépendamment de la conscience et donnée à l’homme dans ses sensations” (6).

4.3.2. L’Analytique transcendantale. Celle-ci traite de l’entendement. “Le concept lui aussi est une image subjective de la réalité objective, mais à la différence de la sensation et de la représentation, cette image ne tombe plus sous les sens ; elle est logique ou intellectuelle. Le concept est affranchi d’une dépendance par rapport à ce qui est matériel ”(Gustave Wetter, op. cit., p. 572). Le phénomène s’oppose au noumène ou à la chose en soi conçue uniquement par l’entendement pur et non par les sens.
Mathématique et philosophie.Les mathématiques procèdent de la même démarche conceptuelle. La mathématique procède par intuition, puis progresse par construction de concepts.

« Le concept en clôture ne peut que maintenir son identité. Or, à partir d’un « même » qui persiste à rester « même », jamais rien d' »autre » ne peut être. C’est dans l’ouverture dynamique que le concept devient capable d’entrer en rapport vivant avec un « autre » concept. Cet « autre » concept doit (sous peine de rester enfermé dans la clôture de lui-« même ») lui aussi être ouvert. De la rencontre de ce « même » et de cet « autre » naît un nouveau concept, à la fois différent des deux premiers tout en les re-prenant (synthétiquement), en les assumant, dans cette différence. Ce nouveau concept, à son tour, s’ouvre à la rencontre d’un nouvel « autre »… et le processus peut se poursuivre indéfiniment. Pour qu’il y ait sens, la Différence est donc plus importante que l’identité. » (Gérard Eschbach, Manuscrits philosophiques, inédit, Brazzaville, 1975. p. 66. Cependant l’ouvrage fut édité en Suisse aux éditions Neuchatel en 1972 sous le titre, Le clos et l’ouvert : essai sur la contradiction pascale de l’être.)

Le passage du concept au terme souligne la ligne de démarcation entre la philosophie et la mathématique. La philosophie demeure la science de l’élaboration des concepts. Les mathématiques se démarquent de la philosophie non pas sur un plan épistémologique, mais à cause d’un différend respectivement sémiologique et méthodologique. Le mathématicien décrète une nouvelle dogmatique, un langage propre, où il fixe ses concepts sur des symboles (bikandu, en kikongo) : « Ce qu’il faut, quand on raisonne, c’est avoir sous les yeux quelque chose qui concrétise la pensée, qui la stabilise, qui la peigne » (Leibniz). C’est le terme.

Prenons un exemple : la découverte des concepts de division dichotomique, de duplicité de l’infini dans la théorie axiomatique des clans. Ces deux concepts prennent source dans la multiplicité des danses chez les Pygmées du bassin du Congo. Dans son essai, Contribution à l’histoire ancienne des Pygmées, l’exemple des Aka (Paris, L’Harmattan, 2004, p. 138-139), l’écrivain centrafricain Victor Bissengue relate une conversation en langue Sango avec Mathurin Bokombé, un Pygmée séjournant à Paris avec sa communauté, autour de la pratique des danses observées dans deux communautés pygmées, Bangombe et Babenzele :

 » Böon ! na mbâgë âsitoayëen äpë ? ! Töngana dôdô alêngbi na mbênî mbâ mo äpe, ayeke « réussir » äpe. Mo ? Böon, ayeke « habitude » âla manda na ködörö âla, bon! angbâ da. Mo tënë awe ? Böon! ködörö mbâ mo, mo pêe tîtene mo hînga dôdô äpe. Mo tënë awe? Böon kôme fadësô ë yeke lâsô ûse : Bangombe ayeke da, Babenzele ayeke da. Böon, parsekê Bangombe ayeke « camerounais », bon! Babenzele ayeke « centrafricain ». Mo tënë ?

Bon ! Voilà ce qui se passe du côté des citoyens. Si la danse qui se mène ne convient pas à ton voisin, il ne pourra pas la réussir. Vois- tu ? Bon ! C’est une question d’habitude : quand on l’a apprise dans son pays, on continue à la pratiquer. As- tu compris ? Tu ne peux pas prétendre connaître la danse que mène le citoyen d’un autre pays. As- tu compris ? Bon ! D’autant plus que nous formons deux entités distinctes : il y a le Bangombe d’une part et le Babenzele d’autre part. Bon ! Le Bangombe est camerounais et le Babenzele est centrafricain. Vois-tu ce que je veux dire ?

Böon ! « Deuxième question » : töngana dôdô mbâ mo, mo pêe tîtene mo yôro terê mo na äpe parsekê mo hînga dôdô ôko äpe. Töngana âBangombe ahë dôdô, ë pêe tîtene ë gue ë na äpe; ë yeke ë na , ë yeke bâa ë na . Böon! töngana ë, ë sâla dôdô ë, Bangombe agä bâa na , agä na . Böon, lo yeke sâra tënë na âmbâ lo . tene « tel » töngasô, ayeke na ködörö , mo pêe äpe ? !

töngana atene zengi, parsekê zengi, dôdô na ë ôko, lo yeke lêgë ôko kôme ayeke na Bangombe, kôme ayeke na ë â Centrafricain. Mo tënë awe ? Dôdô ë alêngbi terê ôko, töngana zengi. « C’est ça la question ».

Bon ! Deuxième question : tu ne peux pas t’intégrer dans une danse qui est propre à un citoyen étranger, parce que tu en ignores les subtilités. Quand les Bangombe font une danse, nous ne pouvons pas y prendre part; on se contentera de l’écouter et de la voir se dérouler. Bon ! si c’est nous qui menons la danse, le Bangombe viendra voir et écouter ; bon ! il en parlera à ses congénères. Si on te raconte qu’il existe telle danse dans tel pays, tu ne pourras donc pas prétendre savoir évoluer sur le rythme !

S’il s’agit du « zéngi »,parce que c’est la même chose de part et d’autre, on dansera de la même façon chez les Bangombe que chez les Centrafricains. As- tu compris ? La seule danse de chez nous semblable à la leur est le zengi. C’est ça la question (C’est la réponse à la question posée). »

Les Ngombe (Bangombe) sont de nationalité camerounaise. Les Benzele (Babenzele) sont centrafricains. Selon Mathurin Bokombe, lui-même mubenzele, les Ngombe camerounais ne peuvent prétendre à la maîtrise totale de la danse pratiquée par les Benzele centrafricains. Ce serait une imposture. Et vice versa. Par contre, il existe une danse commune aux deux communautés, le Zengi, la danse universelle. Autrement relaté, les Ngombe demeureront d’éternels apprentis à la danse des Benzele du fait que Bokombe Mathurin postule implicitement un axiome de séparation entre la danse des Ngombe et celle des Benzele : « Böon ! kôme fadëso ë yeke lâsô ûse : […] Babenzele ayeke « centrafricain », Bangombe ayeke « camerounais » ; [Ala yeke ndende] (Nous rajoutons, Cf., Luc Bouquiaux et Marcel Diki Dikiri, Dictionnaire Sango Français, Paris, Selaf, 1978, p. 242). Le concept sango, ûse (deux, double), déterminant numéral, illustre la séparation, la différence. Le synonyme de ûse en sango est ndende : « Bangombe na Babenzele ayeke ndê ndê«  (les Benzele et les Ngombe sont différents). Si un apprenti Ngombe s’adonne à la pratique de la danse benzele, il demeurera un éternel apprenant. Et vice versa. Nous tombons dans une division dichotomique. A chaque génération, un sujet Mungombe est étudiant d’un enseignant Mubenzele. Le descendant d’un Mungombe, Muana Mungombe, sera à son tour apprenti du descendant d’un Muana Munzebele et ainsi de suite jusqu’à l’infini , si la relativité des connaissances instituées dans l’apprentissage des deux danses n’est pas observée par la communauté Ngombe victime de réclusion, ou de l’exclusion à l’infini. Mais cette infinitude n’est pas seulement intrinsèque à la division dichotomique; celle-ci est définie comme le simple fait de reproduire à chaque étape cette hiérarchie de classes. Dans le livre chinois des mutations, Yiking, le moment où ce qui est en bas, en décroissant, favorise le progrès de ce qui est en haut, se nomme Sun, diminution ou régression. L’infini réside dans l’apprentissage proprement dit. En kikongo, « Nkanda ka miena nsuka ko« . L’apprentissage de la danse benzele par un mubenzele est par essence infini. Par ricochet l’apprentissage de la danse ngombe par un mubenzele est non seulement infini, mais aussi une aliénation de l’esprit. Dans ce sens l’aliénation d’esprit est « le fait selon Le Robert, de devenir comme étranger à soi-même ». C’est une forme d’infini, si l’on se refère au paradoxe d’Achille et la Tortue chez Aristote : « Le plus lent à la course ne sera jamais rattrapé par le plus rapide ; car celui qui poursuit doit toujours commencer par atteindre le point d’où est parti le fuyard, de sorte que le plus lent a toujours quelque avance » (C. Hauchant, N. Rouche, Apprivoiser l’infini, Ciaco éditeur, Louvain-la-Neuve (Belgique), 1987, p. 27). Bokombe Mathurin a inauguré sans le savoir une nouvelle relation régissant la théorie des nombres fondée sur la duplicité de l’infini, différente du principe de récurrence, basé sur l’unicité de l’infini et usité dans l’Arithmétique de Peano ou en Analyse dans la théorie des suites et des séries.

Mais une fois que le concept ait été préparé par l’épistémologie, il faut l’adapter à la méthodologie des mathématiques pour en faire un terme et user des symboles. Les mathématiques commencent à partir du terme dès que la philosophie stoppe le mouvement du concept. Le philosophe cède le pas au mathématicien dès que l’on travaille à la génèse des objets mathématiques. C’est la division du travail dans la théorie de la connaissance. Nous appelons terme, la représentation ou l’expression orale ou écrite du concept. Une nouvelle branche de la théorie des connaissances intervient en mathématiques pour affiner le terme, c’est la sémiologie ou la science des signes ou des symboles. La langue maternelle confinée à un métalangage paraît presque insignifiante. Puis le mathématicien se soumet à une déontologie rappelée au vingtième siècle par Nicolas Bourbaki : « Qui dit Mathématiques dit démonstration » (Bu ta ngana, bangula ngana, en kikongo).
Le jugement est l’affirmation ou la négation d’un rapport entre deux termes. Kant distinguait trois sortes de jugements : les jugements analytiques, les jugements synthétiques et les jugements synthétiques a priori.

4.3.3. Dans la section relative à la Critique et morale, D. Mavouangui revient sur les résultats de la sensibilité et de l’entendement à savoir les phénomènes et les choses en soi ou les noumènes. Kant définit les noumènes comme des choses conçues non comme objets des sens mais conçues par l’entendement pur, appelées donc comme choses en soi. Phénomène s’oppose à noumène, tout comme intuitionner s’oppose à penser. Quand nous sommes affectés par un objet, l’effet de cet objet sur notre capacité de représentation, Kant dans Critique de la raison pure l’appelle sensation. “ La mathématique remplit cette condition par la construction de la figure qui est un phénomène présent aux sens (bien que produit a priori). Le concept de la quantité dans cette même science cherche son soutien et son sens dans le nombre, et celui-ci dans les doigts ou dans les grains des tables à calculer, ou dans les traits et les points mis sous les yeux ” (7). Voilà pourquoi, cette section où il parle des phénomènes et des choses en soi aurait dû être travaillée en combinaison avec la section précédente où il traite de l’esthétique et de l’analytique transcendantales.
Dans la deuxième partie de cette section, le professeur David Mavouangui traite de la Nature et de la Liberté de l’homme. Emmanuel Kant, dans son opuscule intitulé Logique (8), décrit la nature comme “une interdépendance des phénomènes selon des règles [que nous ne connaissons pas] ; il n’y a nulle part aucune absence de règles. Si nous croyons constater une telle absence, nous pouvons seulement dire en ce cas que les règles sont inconnues. ” (Logique, supra, p. 9). L’homme en tant qu’il lui est accolé le prédicament d’humain est incorporé dans l’indéterminisme universel inhérent à la Nature. Plus loin, Kant distingue les règles inhérentes à l’entendement et celles intrinsèques à la nature : L’entendement en particulier a ses actes régis par des règles. Sommes-nous en présence des règles hétérogènes ? Règles de la nature et règles de l’entendement ? Sommes-nous en présence de deux ordres logiques ? Un ordre logique naturel, une logique du monde révélée par notre expérience et un ordre logique ontologique et transcendant accessible par notre entendement ? Enfin, Kant définit l’entendement comme “ la source et la faculté de penser des règles en général ” (Kant, Logique, op. cit., p. 10) Par “faculté de penser”, Kant entend capacité “de soumettre les représentations des sens à des règles”. “Puisque l’entendement est la source des règles, selon quelles règles procède-t-il lui-même ? Puis il répond : “ Selon des règles pensées en elles-mêmes, en dehors de leur application et indépendamment de toute expérience. La seule science qui contient des règles a priori, et qui sert de propédeutique universelle de tout usage de l’entendement, conclut Kant (Kant, Logique, ibidem, p. 11) est la logique. L’homme est libre, s’affranchit des causalités naturelles en pensant la nature : “ Précisément par son caractère intelligible le sujet humain élève ce qui est en ce qui n’est pas, il est conscient et libre, crée ses propres valeurs, envisage une fuitehors du sensible ”, poursuit un idéal, devient autonome et obéit à des exigences qu’il trouve nécessaires et universelles ” (David Mavouangui, op. cit., p. 38).

5. En conclusion,La métaphysique comme science de l’être est donc impossible. Tout ce qui est transcendant, précisément ce qui relève de Dieu par exemple, l’âme ou la liberté, il nous est impossible d’en affirmer la moindre connaissance, de le définir concrètement, de les voir, de les intuitionner. Il n’y a de connaissance que de ce qui est objet sensible et capable d’être saisi dans le temps et dans l’espace ” (David Mavouangui, op. cit., p. 44).

6. Critique de l’esprit du livre du professeur Mavouangui. Pour les apprenants et pour les néophytes, il aurait fallu présenter simultanément la vie et l’œuvre de Kant ; c’est-à-dire, présenter la philosophie critique de Kant dans son tragique existentiel. La première partie fondamentale où l’auteur tente de captiver le lecteur sur le criticisme kantien est disproportionnée par rapport à la deuxième partie. L’intérêt des textes de Kant, constituant la deuxième partie, aurait dû éclairer la maturation de l’homme et de son œuvre. Pour cela à chaque texte, il aurait fallu prévoir des questions pédagogiques pour leur analyse et leur compréhension. Les intertitres proposés par l’auteur habillant les textes de Kant auraient dû découler d’un thème commenté d’abord par le maître, d’un point de vue de l’auteur. Quand l’auteur expose le thème du génie chez Kant aux pages 124-126, comment pense-t-il lui-même le génie par rapport à la philosophie de Kant ? Ensuite il peut proposer des questions pédagogiques susceptibles d’introduire la discussion et la controverse sur ce thème ou sur toute sotériologie, parbleu ! Toute doctrine du salut et de l’hérésie. Une telle démarche a été tentée dans la section “ Connaissance et pensée ” traitant de la structure de la connaissance humaine aux pages 27-32. Les espaces que le professeur Mavouangui dans son texte introductif couvraient de citations de Kant auraient pu être pris d’assaut par les textes de Kant. L’apprenant a besoin d’être accompagné jusqu’à la fin de l’ouvrage par le point de vue du maître, le texte de présentation du maître couvrant l’œuvre et la vie de Kant. Or dès que l’on atteint la page 47, à la fin de la présentation, on a peur d’avancer car on n’a pas suffisamment été bien exercé à se jeter seul dans l’eau glacée du choix des textes kantiens. Justement l’apprenant n’a pas encore acquis la maturité de choisir. Il a besoin d’un guide. Son choix interviendra après avoir compris le noyau essentiel de la pensée kantienne. En tant qu’apprenant, je recherche un texte maître présentant la pensée critique de Kant en deux phases :
a – Une critique dubitative ? Comment Kant montre dans sa démarche, les insuffisances des doctrines antérieures. Comment prend-il conscience de la non-vérité de la pensée des autres ? Comment fut-il insatisfait par les systèmes de pensée de ses prédécesseurs ou de ses contemporains ? Ce texte majeur est argumenté des textes de Kant.
b – La deuxième phase ; un texte du maître présentant l’intuition essentielle de la thèse fondamentale de Kant, soutenu par les textes de Kant.

7. L’anthropologie africaine et le système kantien. Quand un chercheur d’origine africaine travaille sur les philosophes classiques occidentaux, il ne peut pas se dérober à la question épistémologique portant sur la philosophie de l’histoire. Nous héritons cette idée de Kwame Nkrumah dans Consciencisme (Paris, Présence africaine, 1976), un ouvrage dans lequel son auteur, partant premier Président du Ghana indépendant, une sorte de guide éclairé, élabore une idéologie libératrice pour la décolonisation de l’Afrique. Nkrumah expose : “Par ses origines, un étudiant [africain] n’appartient pas à l’histoire intellectuelle dont ces philosophes universitaires sont les impressionnants jalons” (9). Mieux que Nkrumah, Karl Marx dénonce une bourgeoisie intellectuelle allemande du dix-huitième siècle dont Kant se fit le porte-parole, souffrant d’un complexe d’infériorité vis-à-vis de leurs homologues français, eux émancipés économiquement et socialement : “La littérature socialiste et communiste de la France, née sous la pression d’une bourgeoisie dominante, expression littéraire de la lutte contre cette domination, fut introduite en Allemagne à une époque où la bourgeoisie venait de commencer sa lutte contre l’absolutisme féodal. Philosophes, demi philosophes et beaux esprits allemands se jetèrent avidement sur cette littérature, oubliant seulement qu’avec l’importation des écrits français en Allemagne, les conditions de vie de la France n’y avaient pas été simultanément introduites. Confrontée aux conditions de l’Allemagne, cette littérature française perdait toute signification pratique immédiate et prenait un caractère purement littéraire. Elle ne devait plus paraître qu’une spéculation oiseuse sur la société véritable, sur la réalisation de l’essence humaine.” (10). Cet aspect de la philosophie spéculative occidentale a été occultée dans le travail de David Mavouangui. Quoique Kant ait dépassé Hume sur le plan de l’épistémologie, sa perception de l’homme universel fut réductrice et contradictoire, car limitée à la raison constituée (au sens de Lalande) occidentale. Si les catégories de l’entendement sont exigibles à toute pensée cohérente et participent des phénomènes de l’univers, pourquoi Hume, Kant, Hegel, Auguste Comte ont dénié à l’homme africain la capacité de la prédication ? Ces limites transparaissent dans le système de Kant.

Emmanuel Kant :

« Les Nègres d’Afrique n’ont reçu de la nature aucun sentiment qui s’élève au-dessus de la niaiserie (…) Les Noirs (…) sont si bavards qu’il faut les séparer et les disperser à coups de bâton ».
Cf. E. Kant, Essai sur les maladies de la tête, Observation sur le sentiment du beau et du sublime, éd. Flammarion, 1990.

8. Kant et Herder. Une querelle a surgi entre Kant et son élève Herder (1744-1803), d’une importance capitale. La philosophie critique de Kant enchante les Lumières, l’Aufklärung en allemand, Ndubukulu en kikongo. Les techniciens de la philosophie oublient de mentionner l’origine allemande du terme Aufklärung, comme si la langue allemande devenait l’emblème de la philosophie. C’est l’erreur commise par Heidegger. Herder (12), critique cette dimension téléologique assignée à l’histoire. Herder dénie aux philosophes des Lumières, Voltaire et Cie, d’être dépositaires des secrets de l’humanité. On dénonce pendant le triomphe des Lumières en Occident, la traversée des Ténèbres en Afrique. Les Lumières sont elles concomitantes aux Ténèbres ? La victoire de la raison cohabite t-elle avec la valuation de l’irrationnel dans d’autres espaces ? Herder revendique un statut anthropologique à la philosophie de l’histoire. Le volkgeist, molimu ia bana mboka, mpeve ia bantu, l’esprit du peuple est une mesure de l’histoire. Geist = mpeve = molimu = esprit. Volk = bisi gata = peuple. Ce dernier est appréhendé dans le sens de la proposition du poète congolais Franklin Boukaka : ” Esika bana mboka, baliaka matiti, koniata koniata” (Vous saccagez les lieux où paissent de paisibles Citoyens). Les civilisations comme des espèces végétales, animales et minérales naissent et disparaissent. Chaque époque de l’histoire constitue un moment, comme dans le Yi-King, les livres des mutations des Chinois. Puisqu’il n’y a pas récursion ad finitum de moments, aucun moment ne constitue un stade liminaire aux autres moments. Mbandu ia tata na mama, mbandu yi widi tu sidi ni beto, tua seno mayela (Chaque époque se suffit à elle-même). Cette querelle sur la philosophie de l’histoire retentit dans la pensée hégélienne. Hegel tenta comme Fichte le Père d’unifier l’Aufklärung au Volkgeist. Cette réconciliation des mabanza ma bankua ngangu (des pensées des hommes instruits, des soupçons en fait) et des mabanza ma bantu na bantu (des pensées populaires spontanées), conduit chez les Lettrés Kongo, Banzonzi, au Bumuntu, à l’humanisme véritable révélé dans la proposition, ” Bu buana muntu ka bu lembua buana muntu ko ” (Nul n’est à l’abri des vicissitudes humaines). Cette querelle aurait mérité un chapitre entier pour préparer les apprenants au dépassement de la dialectique kantienne.

9. Tentative de dévaluation du dogmatisme kantien. Cependant ayant accédé aux noumènes aux choses en soi par les catégories de l’entendement que sont la cause et la substance, nous expérimentons les incertitudes gouvernées par la catégorie de l’autoréversion, ou l’ordre, le déterminisme cohabitent avec l’exordre. L’effet intéragit sur la cause. Comme catégorie de l’entendement la réversion est basée sur le fait qu’il existerait une force, une réalité, une vérité échappant à l’entendement humain au moment où celui-ci tente de circonscrire la substance d’un phénomène – cette force s’exprime par l’incomplétude du langage à épuiser toute la pensée. L’ignorance de certains paramètres imprédictibles faisant irruption lors de l’analyse d’un évènement.
“A ce premier moment, l’entendement sépare le concept du réel ; l’homme se sépare de la nature, se déracine […] Le sujet est séparé de l’objet“ (11). Pour dépasser l’idéalisme subjectif de Kant, on peut poser la question du penser en Afrique, de la liberté en général. La question est la suivante : nature et liberté en Afrique. Il enjoint d’unifier le sujet et l’objet, le fini et l’infini, le clos et l’ouvert, le clan et l’ensemble, le clair et l’obscur, etc.

10. Notes bibliographiques.
1. David Mavouangui, Emmanuel Kant, Introduction à sa philosophie critique, Paris, PAARI, 2003.
2. Xantippe, Innéisme et Empirisme, Cours de philosophie, Lycée de la libération, Brazzaville, 1974-1975. Document de la bibliothèque de M’Boka Kiese.
3. Gustave A. Wetter, Le matérialisme dialectique, Paris, Desclée de Brouwer, 1962.
4. M’Boka Kiese, “La théorie de la connaissance chez les anciens Egyptiens, chez Kant, Hegel et en milieu Kongo, Essai d’herméneutique”, Recherches africaines, L’Harmattan, n° 4, 2003, p. 83-95.
5. M’Boka Kiese, “ Fondements des mathématiques intuitionistes”, Paris, La Calebasse réparée, 2007.
6. Oleg, Pissargevski et al., Les hommes, la science, la société, Moscou, éditions du progrès.
7. Kant, Critique de la raison pure, Bibliothèque de philosophie contemporaine, Paris, PUF, 1971, p. 218.
8. Kant, Logique, Paris, Vrin, 1966.
9. Kwame Nkrumah, Le consciencisme, Paris, Présence Africaine, 1976, p. 10.
10. Karl Marx – Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, Paris, éditions sociales, 1972, p. 97-99.
11. M’Boka Kiese, “La question de l’émancipation de l’élite africaine“, Paris, Revue Nouvelles congolaises, n° 36-37, 2003, p. 93-115.
12. J. C. Herder, Une autre philosophie de l’histoire, Paris, Aubier, 1964.

André Cresson avait publié un ouvrage didactique analogue à celui du professeur Mavouangui intitulé Kant, sa vie son oeuvre avec un exposé de sa philosophie, PUF, 1941.

Le professeur Mavouangui a rédigé un autre ouvrage intitulé, Jean Paul Sartre, Introduction à sa philosophie de l’existence, Paris, Paari, 2001.



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